A la recherche de Savari

 

Lors de la préparation d'un CD* consacré au tout premier répertoire du saxophone, je rencontrai quelques difficultés dans mes recherches : la plupart des œuvres du catalogue Sax étaient introuvables, et très peu de documents mentionnaient l'existence des compositeurs. Et lorsque des éditions modernes existaient, elles mentionnaient rarement les modifications et corrections apportées, et ne comportaient jamais de biographies.

Je me transformai donc en musicologue pour l'occasion : carte de la bibliothèque nationale,  section musique, carnet de notes, fiches-auteurs pré-remplies, l'œil aux aguets …  j'étais prêt. Bien sûr, il m'a été assez facile de retrouver la plupart des partitions, qui avaient fait l'objet du dépôt légal (bien que quelques doutes subsistent quant à l'existence de certaines œuvres). De même, un peu d'entraînement me permit de retrouver la trace de tous ces compositeurs : musiciens émérites, collègues de Sax au CNSMDP, ils étaient en général abondamment cités dans la presse et les dictionnaires de l'époque. Toutefois, un doute subsistait dans mon esprit concernant Savari : en effet, toutes les éditions Sax mentionnaient son nom sous cette orthographe(sans prénom), en précisant qu'il était "Chef de musique du 34° de ligne", alors que toutes les éditions modernes le présentaient sous le nom complet de "Jean-Nicolas Savary". Pour augmenter la confusion, certains catalogues d'époque le mentionnaient indifféremment sous les deux orthographes.

Le doute grandit lorsque j'essayai de retrouver sa trace dans les dictionnaires habituels : si Jean-Nicolas Savary y était généralement cité, en tant qu'éminent facteur de bassons de renommée mondiale, et bassoniste au Théâtre des Italiens, rien ne figurait sous l'orthographe Savari.

Il est vrai que son style de mélodiste sincère est d'une grande simplicité, somme toute assez académique, et sans grande envergure : il s'agissait probablement d'un musicien qui n'avait pas de reconnaissance au-delà du cercle militaire, et qui n'avait jamais eu l'occasion de faire une carrière de compositeur.

J'eus tôt fait d'écarter définitivement Jean-Nicolas Savary de mes recherches. En effet, comment et pourquoi il aurait-il pris le temps entre 1842 et 1853 (date de sa mort) d'écrire une dizaine d'œuvres pour le nouvel instrument d'un facteur concurrent (et peu apprécié de ses collègues Parisiens), alors qu'il n'avait jamais rien écrit pour basson ? En éditant ses œuvres en 1861 et 1862, Sax l'aurait-il donc fait à titre posthume ? Comment Savary aurait-il pu cumuler les fonctions de chef de musique provincial avec celles de facteur renommé et de soliste d'une phalange parisienne (Air France n'existait pas encore). Et pour couronner le tout, né en 1786, il aurait eu près de 70 ans lors de sa nomination comme chef de musique militaire (cas peu courant dans l'armée Française) ! De même, Albert, Edmond et Edouard Savary, figurant au fichier de la BN, furent rapidement exclus.


Je tournais en rond : en dehors des partitions, aucun ouvrage ne comportait d'entrée sous le nom "Savari". De plus, comment retrouver quelqu'un dont on ne connaît ni le prénom, ni la  date de naissance, et dont le patronyme lui-même pourrait n'être qu'un nom de plume (italianisme vraisemblable : Rossini était alors roi à Paris) ?


Les ressources de la Bibliothèque nationale épuisées, je me tournai vers celles des archives  nationales. Mais là aussi, deux visites au CARAN me dissuadèrent d'entreprendre une recherche plus poussée sans avoir plus d'éléments de départ, dans un fond comportant des dizaines de millions d'entrées.

Dernier recours : le Service Historique de l'Armée de Terre (SHAT), au château de Vincennes, puisque la seule certitude était sa position de chef de musique. Mais là encore, catastrophe ! Les archives n'avaient conservé que le registre des hommes du rang du 34° d'infanterie, classé par date d'incorporation. Après quelques heures d'une lecture aride, je renonçais : en tant que Chef de musique, Savari devait avoir un statut d'officier (ou de sous-officier au moins) … et leur registre avait été perdu … J'allais abandonner lorsqu'une personne serviable aux moustaches travaillées me conseilla :

"Essayez peut-être le registre des pensions militaires, on ne sait jamais …" . L'heure de fermeture approchant, je me ruais sur les registres (accessibles sans file d'attente) et je trouvai, enfin, dans l'ordre alphabétique, une Mlle Savari, fille du Lieutenant Savari Jérôme, Chef de Musique au 34° de Ligne, dossier 19-546.

Vite, retour au bureau de consultation (avec file d'attente), remplissage de la fiche de demande  de consultation du document 19-546, états de service du Lt Jérôme Savari.


Après une attente interminable, le dossier aux feuilles jaunies est entre mes mains, avec ses faits, d'une sécheresse et d'une précision toute militaire : un acte de naissance, un état des services, un "détail des campagnes", deux rapports particuliers de l'inspection générale, et deux extraits du registre des décès.

Parmi d'inutiles annotations, une lecture transversale permettait de décoder très légèrement certains traits supplémentaires de notre mystérieux personnage.


Jérôme Savari naît à Paris, où sa mère Marie-Louise est couturière, de père inconnu, le 24 juillet 1819. Il suit probablement des études générales et musicales sérieuses, puisque son niveau d'instruction sera jugé ˇbien au-dessus de sa position" par ses supérieurs hiérarchiques. Mais son état de fortune ne pouvait lui permettre de les poursuivre à un niveau supérieur, et il s'engage à 22 ans comme musicien sur la frégate "La Belle-Poule" (le 8 mai 1841). Il accompagne ainsi les voyages diplomatiques du Prince de Joinville, fils de Louis-Philippe 1° et commandant, sur le même navire qui rapatria les cendres de Napoléon 1° en 1840 (avec à son bord Jean-Baptiste Arban).

Il revient à Paris le 18 janvier 1842, et se marie le 8 novembre 1842 avec Jeanne Beaucourt, dont il aura une fille (notre seul lien avec ce maudit compositeur ! ).

Il ne pouvait jouer de notre instrument lors de son premier engagement, puisque Sax ne s'est installé dans la capitale Française qu'en 1842 : il était certainement clarinettiste auparavant, comme la plupart des futurs élèves de Sax. Il s'est donc familiarisé avec le saxophone soprano entre cette date et 1856 (sa nomination en tant que chef de musique), probablement avec l'inventeur lui-même, dont il semble être l'un des intimes : il sera l'un des premiers à être publié par les éditions Sax, dès 1861, et plusieurs de ses pièces sont dédiées à ses proches (Singelée et Kastner, entre autres). Ce qui explique sa production, essentiellement consacrée au saxophone, et qui fut probablement commandée par l'inventeur afin de fournir son catalogue d'un éventail d'ensembles, allant du duo à l'octuor (outre les 3 "Fantaisies" avec piano), censés répondre à la  demande de pièces de musique de chambre pour les clients de la Maison Sax. Il est nommé Chef de Musique au 34° de Ligne le 19 mars 1856, avec rang de Sous-Lieutenant : il ne fera donc jamais partie de la classe du Conservatoire Impérial de Musique (section réservée aux élèves militaires), qui n'ouvre ses portes qu'en 1857.


Après plusieurs recoupements, il semble d'ailleurs que la carrière de chef de musique soit assez courante parmi les élèves de Sax : ce dernier devait probablement inciter ses élèves à des ambitions de direction d'harmonie ; il était ainsi certain que ses instruments seraient défendus en connaissance de cause.

Les états de service de Savari  le décrivent "bon harmoniste et compositeur". Ces qualités étaient apparemment appréciées, et indiquaient la capacité d'un chef de musique à fournir du matériel musical à son orchestre. Il est difficile de dire si tous les ensembles écrits par Savari ont été joués dans le cadre des concerts de son harmonie, mais cela semble vraisemblable, puisque la plupart sont dédiés à des officiers supérieurs. De plus, la nomenclature inclut souvent deux sax soprani : il jouait certainement l'une des parties lui-même. Il fait huit "campagnes" à la tête de sa musique, qui suit naturellement son régiment lors de ses opérations extérieures, notamment en Italie et en Afrique. A la rubrique "Blessures et actions d'éclat", figure la mention "Néant".  Il reçoit toutefois la Médaille d'Italie.


Il meurt dans sa chambre à Bayonne le 3 juin 1870, peu de temps après le décès de son épouse (entre juin 1867 et août 1869). Son dernier rapport, alors qu'il avait 50 ans, le décrivait "Agé et un peu fatigué, mais très énergique".  Si ses "mœurs, conduite et principes" sont unanimement jugés irréprochables, il semble que Savari, tout comme Sax, ait été doté d'un caractère assez bien trempé, suscitant autant de réelle admiration que de solides inimitiés. Pour preuve amusante, ces deux observations, par des inspecteurs généraux distincts, à deux ans de distance, sur son attitude générale :

1867 : "M. Savari est un homme assez bien élevé, qui pourrait montrer plus de zèle dans le  service". 

1869 : "Chef capable, honorable, dévoué, qui s'occupe avec zèle et avec goût de ses fonctions".


Sa production musicale pour saxophone dédiée à divers militaires de carrière est assez considérable : 3 fantaisies avec piano, et 7 ensembles, du duo à l'octuor. Adolphe Sax l'a éditée de1861 à 1862, pour l'essentiel :

    - Duo (Andante et Allegro) pour sax SA ou TB

    - Trio (Allegretto, Andante et Allegro Moderato)  pour SAB (dédié à L. Kastner)

    - Quatuor (Allegretto, Quasi Allegro, Andante, Final)pour SATB

    - Quintetto (Allegretto, Andante, Pastorale, Final)  pour SSATB

    - Sextuor pour SSAATB

    - Septuorpour SSAATTB

    - Octuor         pour SSAATTBB

    - Fantaisie sur le Freischütz pour Saxophone et piano  (1855)

    - Première fantaisie sur un thème original pour Saxophone et piano

    - Deuxième fantaisie sur un thème originalpour Saxophone et piano


* : Ars Gallica : "L'aube du Saxophone", distr. Ligia Records.


Article initialement publié dans Les Cahiers du Saxophone n°2

Voir aussi la liste des élèves de la classes d’Adolphe Sax au Conservatoire de Paris (cliquer sur le lien ci-contre) :La_classe_dAdolphe_Sax.html
Voir également le CD sur lequel Ars Gallica a enregistré le quatuor de Jérôme Savari (cliquer sur le lien ci-contre) :

Laube_du_sax.html