Conquest of melody

 

Le Saxophoniste Marcus Weiss a presque accompli l'impossible avec ces six œuvres du 20ème siècle ! Si mettre en relation des pièces écrites expressément pour le saxophone n'est peut-être pas si original, mais il fallait trouver entre tous les compositeurs qui ont écrit pour saxophone ceux qui, d'une manière ou d'une autre - et parfois de deux ou trois manières différentes entre eux -, étaient connectés au personnage de Stefan Wolpe, qui est représenté ici par deux de ses œuvres.

D'abord il y a la merveilleusement élégiaque "Chanson Intérieure" d' Elliott Carter, dédiée à son ami Wolpe. Écrits pour le saxophone soprano, ces Chants d'oiseaux épars et ces courtes mélodies ont été transcrites par Weiss pour cet enregistrement.

Suit une des pièces les plus intéressantes de Wolpe, déjà publiée sur le CD Hat 6182, le "Quartet" pour Trompette, Saxophone, Piano et Percussion en deux mouvements de 1950-1954. L'influence du jazz sur l'œuvre de maturité de Wolpe est ici particulièrement évidente, non simplement dans sa couleur, mais aussi dans le phrasé, la texture et la liberté de jeu du saxophone ténor et du vibraphone. Il y a là un type inhérent de swing cadencé, indolent provenant de l'exposition originale de Wolpe à cette musique en Allemagne dans les années 20 et plus tard aux États-Unis dans le début des années 50 à New York. Il est dit que cette pièce a servi d'inspiration à Günter Schuler pour ses tentatives de fusion de la musique classique et du jazz qu’on a appelé le  "Troisième Courant" (Third stream).


Une autre élégie à la mémoire de Stefan Wolpe apparaît ensuite sous la forme de «Five4» de John Cage, écrite pour deux saxophonistes et trois percussionnistes. Cage a rencontré Wolpe au Black Mountain College où Wolpe a enseigné pendant de nombreuses années avant son transfert à New York. "Five4" est typiquement une des pièces indéterminées de Cage, où la partition indique seulement la durée et la dynamique des notes à jouer. Il y a des hauteurs spécifiques, mais elles peuvent être jouées pendant n'importe quelle durée dans la limite de temps prescrite.

Avec le "Quartett" d'Anton Webern pour violon, clarinette, saxophone ténor et piano, nous trouvons encore l'influence de la tradition du jazz sur le serialisme du 20ème siècle et un rapport plus profond à Wolpe, qui étudia avec lui dans les années 1930. La pièce de Webern, quoique brève, présente le saxophone comme l'instrument le plus expressif de l'ensemble du fait de la richesse de sa gamme sonore et timbrale.

Avec les Canons de Schöenberg - astucieusement arrangés pour trois saxophones par Weiss - nous prolongeons le rapport avec Wolpe, les deux maîtres s'étant rencontrés une ou deux fois en Californie et Cage ayant également étudié avec ce dernier. Ces canons empruntent richement aux polyphonies médiévales, et ne sont pas habituellement associés au saxophone - dans ce cas le soprano. Ils ne sont pas non plus la partie la plus en vue de l'œuvre de Schöenberg. Composés entre 1926 et 1934, ils mettent en évidence la palette de textures du saxophone droit et sa capacité à se mouvoir aisément entre les registres avec un effort minimal de l'interprète, passant d'une note à l'autre de manière quasi microphonique.

"La Conquête de la Mélodie" de Wolpe exigerait un essai de la longueur d'un livre aussi long et profond que sa palette de modes et d'intervalles. Le rythme, les hauteurs, le mètre et la dynamique sont traités seulement en termes secondaires par rapport au contrepoint. Sous-titré "Musique pour Instruments ad lib - Études d'Intervalles" les hauteurs y deviennent un élément dramatique sans plus ni moins d'importance qu'autre chose. Adaptation pour alto, violon et saxophones, Weiss a transcrit la pièce de manière à refermer les intervalles l'un dans l'autre, les rendant aussi inséparables que le flux harmonique et contrapunctique mutuel de chaque instrument se répétant sans heurt par l'autre dans la mesure suivante.

Le disque se clôt avec "Four5" de Cage, écrit vers la fin de sa vie en 1991. Il y a très peu d'indications, à part quelques hauteurs de notes accordées individuellement, et le fait qu'elles peuvent être jouées dans un ordre aléatoire, sans autre contrainte que la durée maximale de 12' de la pièce, et que les interprètes sont responsables des choix de dynamiques. Comme pour toutes les dernières pièces de Cage, cette œuvre est admirablement exécutée par Weiss, parce qu'il comprend qu'un ordre souple et naturel ne peut naître que de l'anarchie.

Weiss a tissé les fils de la filiation musicale de Stefan Wolpe vers les deux générations précédentes de manière à laisser la liberté à un autre compositeur d'ajouter au tissu ... Ses interprétations sont inspirées, ses adaptations et ses transpositions sont faites sans excès dramatique inutile et son exécution est impeccable. Ce CD constitue une collection pratique, indispensable, de versions de référence de certaines des œuvres les plus importantes du siècle dernier.

Parution : 1997 - Durée 53’01’’ - Label HatART


Nous avons enregistré 5 canons de Schönberg (pièces sans instrumentation spécifiques, arrangés pour 3 ou 4 saxophones par Marcus Weiss) ainsi qu’une version «idéale» spatialisée de la pièce de John Cage Four5 à l’occasion de ce CD consacré à Stefan Wolpe et à ses proches : Carter, Cage, Schönberg, Webern