Fabien Levy :  Towards the door that never opened

 

Fabien Lévy (1968)


Outre la pratique du piano classique et jazz et de l'orgue, Fabien Lévy étudie l'analyse, l'orchestration, l'histoire de la musique, l'harmonie et la composition électroacoustique et instrumentale. Egalement diplômé de l'ENSAE et d'un DEA scientifique (ENS Ulm), il occupe différents postes de recherche avant de se consacrer exclusivement à la musique à partir de 1994. De 1995 à 2001, il étudie au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, avec entre autres Gérard Grisey en composition, Michaël Lévinas en analyse musicale, Gilles Léotaud en ethnomusicologie et Marc-André Dalbavie en orchestration. 

Parallèlement à ses activités de compositeur, il est titulaire d'une thèse de doctorat en musicologie de l'EHESS sur le décalage entre complexité analytique et complexité perceptive en musique et est l'auteur de plusieurs articles théoriques. Il est directeur artistique du projet Studio en ligne de l'Ircam en 1998, puis, de 1999 à 2001, il y est conseiller pédagogique. Il est également chargé de cours à l'UFR de musicologie de l'Université Paris IV-Sorbonne. De 2004 à 2006, il enseigne l'orchestration à la Hochschule für Musik Hanns-Eisler de Berlin (Allemagne). De 2006 à 2012, il est professeur de composition à la Columbia University de New-York. Il enseigne actuellement la composition à la Hochschule für Musik de Detmold (Allemagne).

Comme compositeur, il est lauréat de la Fondation Singer-Polignac (1995) et du DAAD (2001) dans le cadre du Berliner-KünstlerProgram (résidence d'un an à Berlin). Sa pièce Hérédo-ribotes est nominée au concours international Rostrum de l'Unesco (2002). En 2003, il est pensionnaire-compositeur à l'Académie de France à Rome (Villa Medicis) et reçoit en 2004 le Förderpreis (prix du jeune compositeur) de la fondation Ernst von Siemens pour la musique. 

Ses œuvres, pour soliste, ensemble, orchestre (utilisé comme grand ensemble de solistes) ou électronique sont centrées actuellement sur un travail entre le tout et la partie, sur des paradoxes de la perception musicale, et sur des techniques de « cross-rhythm » généralisées à tous les paramètres. Elles sont jouées en France, en Europe, aux États-Unis et au Canada, en Afrique et en Asie, par des ensembles et des solistes internationaux tels que le London Sinfonietta, l'Ensemble Modern, L'ensemble Recherche, l'Itinéraire, le quatuor Habanera, le quatuor Arte, l'Orchestre symphonique de la radio de Berlin, l'Orchestre national de Toulouse, le Tokyo Symphony Orchestra. Ses projets récents sont des commandes pour l'ensemble 2e2m et les Neue Vokalsolisten de Stuttgart (Après tout, 2012), Teodoro Anzellotti et Jean-Guihen Queyras (Danse polyptote, 2012) et le Klangforum Wien.

Towards the door we never opened


Pour quatuor de saxophones (2013), commande du festival de Witten pour XASAX, l'œuvre est dédiée à la mémoire de Julien Copeaux, sur un poème de TS Eliot. Elle a été créée lors du Festival de Witten 2013.


Lorsque je me retourne sur mon premier quatuor de saxophones, Durch, in memoriam Gérard Grisey, composé il y a quinze ans déjà, je me rends compte du trajet parcouru en tant que compositeur mais retiens une constance: la tentative depuis toutes ces années de construire une "musique cognitive", c'est-à-dire une musique perçue non comme signal par l'oreille, mais comme succession de "schèmes cognitifs" (au sens de Jean Piaget) perçus par le cerveau. Ceci signifie dans la pratique jouer sur l'attente, les surprises, les analogies, ambiguïtés et autres doubles-perceptions d'éléments de langage. 

Les grandes musiques tonales et des autres cultures peuvent alors nous servir de modèle : les langages sous-jacents sont cognitivement efficaces non pas parce qu'ils sont fonctionnels, mais parce qu'ils jouent magnifiquement sur les analogies, ambiguïtés et autres doubles perceptions : des analogies majeur/mineur du début de la musique tonale aux jeux ambigus entre contrepoint et harmonie chez Wagner, des sixtes ajoutées et autres sixtes napolitaines des compositeurs classiques aux emprunts harmoniques chez Schumann qui troublent souvent, dès le début du morceau, la compréhension de la tonalité principale : on pourrait relire toute l'histoire de la musique sous cette perspective du double-jeu cognitif.

Cela signifie alors pour le compositeur d'inventer et construire patiemment ses propres articulations de langage en évitant deux extrêmes : d'une part, saturer la perception par une complexité analytique sur le papier où l'œuvre devient perceptiblement incompréhensible, incompressible, et finalement inintelligible ; d'autre part se noyer dans les emprunts de fonctionnalités des langages passés en y perdant leur aura et la force de leur ambiguité. En d'autres termes, il me semble que le compositeur doit s'imposer à prendre des risques tout en prenant le risque que cela se comprenne.


Towards the door we never opened ne dépare pas de cette obsession déjà ancienne : langage harmonique et rythmique propre, patiemment construit depuis 15 ans, dans le but d'offrir le substrat langagier à des échanges de voix, des jeux subtils de contrepoint et des fausses évidences pour troubler la perception au niveau cognitif. 

L'œuvre a été écrite à la mémoire de Julien Copeaux, magnifique compositeur trop tôt disparu.

FL


(...)


What might have been is an abstraction
Remaining a perpetual possibility
Only in a world of speculation.
What might have been and what has been
Point to one end, which is always present.
Footfalls echo in the memory
Down the passage which we did not take
Towards the door we never opened
Into the rose-garden. My words echo
Thus, in your mind.
But to what purpose
Disturbing the dust on a bowl of rose-leaves
I do not know.

(...)


T.S. Eliot, Four Quartets